Le nom de la rose
Villers-la-Ville Dans les vestiaires des moines et des rockeurs
MAKEREEL,CATHERINE
Page 29
Lundi 18 juillet 2011
Festivals Vues sur la machinerie

Mijole, allons voir si la Rose, » aurait dit Ronsard en découvrant les comédiens du Nom de la Rose se défier à la mijole pour passer le temps entre les séances de maquillage dans les coulisses des ruines de Villers-la-Ville. Qui eût cru que ce jeu traditionnel des cafés bruxellois (lancer un jeton dans le trou d’un caisson en bois) fut un anti-stress apprécié des comédiens ? On pensait les trouver fébriles et en train de relire leur texte, à quelques heures de leur première, et voici qu’on débarque dans une ambiance joviale et décontractée. On pensait de même découvrir des loges à la démesure de la grandiose abbaye, et l’on se retrouve face à des baraques de chantier posées sur un gravier qui n’a rien de moyenâgeux, qu’une légère palissade cache pudiquement du public. Avec ses chaises pliantes et sa grande table familiale, on se croirait dans un camping des pays de l’Est.
L’un se fait rafraîchir sa tonsure, l’autre se fait faire un visage de dément par la maquilleuse. Tous se baladent en chemisette blanche, vaguement transparente, sorte de sous-vêtement bien commode lorsqu’on est forcé de porter une bure au lourd tissu irritant.
Dans cette toilette et au milieu des containers, on dirait une bande de fous échappés de l’asile. Les vocalises de l’un et les grimaces de l’autre n’arrangent rien. Tandis que la pression monte imperceptiblement, chacun a son style pour oublier le trac : celui-ci lit le journal et celui-là dévore du gâteau au chocolat pour faire passer son nœud à l’estomac. Suivant la tradition, les vœux de « bonne merde » fusent.
Pendant ce temps-là, l’équipe technique fait une pause sandwich après avoir débâché tous les projecteurs et avant de « lancer le spectacle, » comme ils disent.
Particularité à Villers : la régie ne voit pas le spectacle mais coordonne les sons et lumières à distance depuis un container caché dans un coin, invisible du public. Pour se synchroniser, les régisseurs suivent les indications radios d’un technicien plongé au milieu du public avec casque et micro (si ce technicien est votre voisin, il ne sert à rien de lui demander de se taire). Une performance acrobatique et sans filet pour un spectacle qui fait salle comble pendant tout l’été.
Les échos d’Eco à Villers-la-Ville
Scènes « Le Nom de la Rose » dans les ruines de l’abbaye

Alors que le Roi enchaîne les colloques singuliers, la Reine était des nôtres vendredi soir pour un spectacle singulier : la première du « Nom de la Rose » à Villers-la-Ville. Son garde du corps, si musclé soit-il, faisait pâle figure devant une distribution solidement testostéronée avec sa vingtaine de moines moyenâgeux. C’est sûr, la bure et la tonsure n’ont jamais été des symboles de virilité mais dans l’atmosphère mystique des ruines cisterciennes, ça en imposait. Surtout que les comédiens n’ont pas lésiné sur les sacrifices pileux pour entrer dans leur personnage, chacun arborant une superbe tonsure.
On se doutait que le best-seller d’Umberto Eco irait à l’ancienne abbaye comme la soutane à Benoît XVI. Effectivement, l’adaptation théâtrale de Patrick De Longrée et la mise en scène de Stephen Shank réussissent à transformer le roman en un spectacle son et lumière imposant. Pour les rares qui n’ont ni lu le livre, ni vu le film, rappelons l’intrigue : en 1327, l’ex-inquisiteur Guillaume de Baskerville visite une abbaye bénédictine, accompagné de son disciple. Très vite, une série de meurtres le pousse à enquêter sur les mystères que renferme la célèbre bibliothèque du lieu. Cette savante intrigue policière mêle soupçons d’hérésies, discours théologico-philosophiques et péchés charnels. Si le film avait élagué dans le texte pour privilégier le thriller, l’adaptation villersienne a gardé la densité du roman, ce qui plaira à certains mais pourrait en rebuter d’autres.
Trois lieux différents
La mise en scène nous fait voyager dans trois lieux différents aux décors impressionnants, dont un final aux effets pyrotechniques époustouflants et aux projections labyrinthiques de toute beauté. Seul bémol, l’installation du deuxième acte dans la nef de l’église abbatiale souffre d’une acoustique insuffisante pour les spectateurs du fond. C’était pourtant une belle idée d’avoir placé le public sur des rangées de bancs d’église, nous transformant en paroissiens de cette abbaye du crime, mais la jauge (plus de 1000 spectateurs) et l’ouverture des ruines ont lésé les derniers rangs, trop loin pour bien voir et entendre. On devine alors qu’autrefois, les moines du fond de la classe devaient être bien dissipés !
Emmenée par un Pascal Racan magistral, la distribution monacale nous happe dans cette enquête sanglante autour des sept trompettes du jugement dernier. Quand on sait que la pluie a privé l’équipe de générale et d’avant-première, on leur pardonne de s’être quelques fois pris les pieds dans la bure et d’hésiter dans l’une ou l’autre réplique. Impossible de citer la vingtaine de comédiens mais saluons tout de même la fougue de Jérémie Pétrus dans le rôle d’Adso, la folie tantôt amusante, tantôt inquiétante de Marc de Roy en Salvatore, ou encore l’étrangeté sautillante de Denis Carpentier en Séverin. Tous apportent leur part d’hérésie à une abbaye, elle aussi parfaitement dans son rôle ici.

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